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JEUX D'ENFANTS' - peintures d'Oliver Bevan au National Theatre de Londres 2002, article par Nicholas Usherwood, Londres 2002 Organisateur d'expositions, et rédacteur-en-chef du magazine « Galleries ».
Nourris, comme nous le sommes, du mythe de l'artiste qui se bat pour que son art soit significatif, il peut parfois être plus intéressant et même plus satisfaisant, de considérer la peinture comme une activité qui constitue un moyen de libération; une libération, pour être plus précis, de ce qui a été emmagasiné pendant toute une vie, en fait depuis l'enfance. Les dernières peintures de Oliver Bevan sur le thème d'écoliers en récréation en sont un excellent exemple qui représente la fusion de deux préoccupations anciennes et de nature émotionnelle; d'un côté vingt ans, ou plus, de peintures sur l'environnement urbain, et de l'autre un réseau complexe de souvenirs et de sentiments liés à l' enfance de l'artiste, y compris sa période scolaire. Ici, et pour la première fois dans son oeuvre, les deux choses s'allient pour donner cours à des images libératrices d'une force et d'une intensité frappantes.
L'intérêt que porte l'artiste au thème de la ville remonte bien avant la date approximative de 1980 quand il commença à peindre des sujets urbains. Dans sa jeunesse il avait eu l'ambition de devenir architecte et lorsqu' en fait, il rentra au Royal College of Art au début des années 60 pour peindre, ses oeuvres géométriques à effets d'optique, et un peu plus tard ses oeuvres cinétiques, naquirent du désir intense, comme il l'exprima lui-même à l' époque, que ses peintures "existent en tant qu'objets dans un environnement qui a été construit", bref, en tant qu'objets liés à une architecture. Il était déjà devenu conscient de la façon dont l'espace abstrait dans ses peintures pouvait se transformer en 'arène de conflit', dans ce cas là un conflit entre la certitude de la géométrie et l'incertitude des mécanismes de perception en place pour l'appréhender.
Plus tard, au début des années 80, lorsqu'il avait un atelier dont la vue plongeait sur le marché de Smithfield et à propos duquel il avait brillamment forgé la description suivante 'comme si j'étais positionné au bord d'un canyon de hautes tours avec d'étroites rues à leurs pieds', Oliver Bevan commença 'à percevoir la ville comme un réseau de formes et d'espaces plein d'une irrépressible énergie.' Pour lui, la ville était aussi le siège d'un conflit plus ambigu et bien plus ambitieux - celui des sentiments humains et des expériences que la confrontation de ces scènes commençait à déclencher et suggérer. Et, bien qu'au premier abord la présence humaine manquait, elle ne tarda guère à se manifester sur la 'scène' que constituaient les rues de la ville, les bâtiments, la circulation, les chantiers de la commune, les gens, la population. 'D'abord une paire de jambes qui émergent d'un passage souterrain, et puis . les trottoirs se sont peuplés. La circulation était inquiètante et les bâtiments dominaient l' environnement. Je n'avais aucune perspective politique, simplement la sensation d'être à la fois effrayé et excité.'
Depuis ce moment, la figure humaine s'est mise à jouer un rôle de plus en plus important et subtil dans les peintures de Bevan qui l'explore au sein de contextes urbains variés, en particulier ce qu'il appelle des espaces non-personnels - par exemple, des aéroports, des embouteillages de voitures et des supermarchés. Par la même occasion Bevan réussit à insuffler une puissante humanité dans des thèmes qui, pour la plupart, sont encore largement, et même curieusement, ignorés, dévéloppant un riche filon d' images qui ont à leur tour suggéré qu'il était encore possible, même dans le monde ironique du 'post-moderne', de créer une vision poétique, à la fois détachée mais passionnée, des choses de la vie.
Ici, avec la série de peintures sur les cours de récréation que ce catalogue vous présente (les oeuvres datant des quatre dernières années), Bevan a, je crois, fait un autre pas en avant, en faisant vibrer d'émotions plus intensément personnelles ces drames humains. Le point de départ c'était un nouvel atelier - au milieu d'une douzaine qu'il créa au dernier étage de l' école primaire de Wendell Park à Shepherd's Bush (à l'ouest de Londres) et qu'il a occupé pendant 4 ans. Pour se rendre à son travail, il fallait traverser la cour de récréation, une expérience presque quotidienne, une routine qui entraîna vers le domaine de la peinture toute une série de souvenirs et d'émotions d'enfance. Bevan était également au courant des études pionnières des Opie sur le folklore des enfants, sur le caractère distinct de l'expérience adulte, des jeux et activités enfantins, et sur la façon dont, en termes zoologiques, les enfants se comportent, à l'état 'sauvage' pendant quelque temps. En attendant, l'observation constante du jeu des enfants permit à l'artiste de réaliser une autre énorme différence par rapport au comportement adulte, c'est à dire la façon dont les enfants (à l'encontre des adultes qui sont normalement conscients des limites de leur espace personnel et évitent de rentrer en contact les uns avec les autres - un aspect qu'il avait amplement eu le loisir d'observer dans ses premiers tableaux urbains), ont des contacts physiques de façon presque permanente. Les filles forment des groupes de danse, jouent à des jeux où on tape des mains, ou bien elles sautent à la corde, les garçons font la course, se bagarrent et jouent au football : d'une façon générale on se tient beaucoup par la main. Cependant, tout cela, en retour, fit remonter des souvenirs profonds, inconfortables, tel le besoin urgent de documenter 'une enfance que je n'avais pas eu.' C'est typique de la générosité d' esprit de l'artiste que cela s'exprime par le désir de peindre les enfants 'afin de célébrer leur énergie physique et leur diversité culturelle', et ce n'est seulement que dans le groupe de petits tableaux de jeux dans les parcs publics, à tonalité plus sombre, que l'activité des enfants (dans la plupart des cas il s'agit alors de ses propres enfants), et la présence opprimante d 'avions prédateurs dans le ciel, donnent aux peintures un ton plutôt sombre et même inquiétant.
Si l'on retourne maintenant au sujet 'école', dans le grand tableau 'Clapping Song' (chanson en tapant des mains), les enfants, qui sont peints plus grands que nature, prennent une ampleur monumentale, presqu'une échelle héroique qui, en plus de leur impact contemporain, donne la sensation nette d'évoquer quelque chose de plus ancien - les Trois Grâces de Rubens peut-être ou encore, dans son traitement frontal et étroit de l'espace, dépourvu de tout repère architectural, des personnages qui appartiendraient à quelque frise sculptée de la période classique ancienne. De même dans la peinture 'Performance' le groupe de filles composé de façon dramatique, suggère une scène baroque à la Caravage, la référence précise plus difficile à saisir dans ce cas, mais un tableau qui n'en résonne pas moins pour autant. Et puis dans les peintures de plus petite taille - par exemple 'Common Ground' ou 'Split Second' ('En Commun', 'En un instant') - l'étrange placement de figures acrobatiques au milieu du tableau rappelle certains détails des grandes peintures de Brueghel sur les jeux d'enfants ou encore quelque référence aux troupes théâtrales ambulantes de la période Rococo - Gian Domenico Tiepolo peut-être. Dans d'autres tableaux cependant , comme 'In Full Swing' (Dans le moment de l'action), l'énergie et l'exubérance presque pathologique sont absolument pures, une peinture qui s'abandonne tellement au moment immédiat (maintenant, ici et pas ailleurs) qu'elle vous fait réaliser, plus que tout, l' étonnante synthèse de profonds sentiments personnels et de sagesse artistique qui structure toutes ces oeuvres, petites ou grandes - bref rien de moins que la libération de sentiments qui s'étaient retranchés à l'intérieur de l'artiste pendant toute sa vie et qui se manifestent là de façon tellement vibrante.
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